À Fanlac, au cœur du Périgord Noir, vit un artisan du cuir peu ordinaire. Il crée des modèles uniques incrustés de cuir… de poisson. Cette matière rare et originale a transformé son travail il y a 20 ans. Pour le comprendre, Kristof Mascher nous emmène sur les traces de son arrière-grand-père…

Sibérie. Fin du XIXe siècle. Les premiers « colons » arrivent à Vladivostok. Le transsibérien est en construction et la conquête russe n’a pas encore laissé sa triste marque sur les peuples autochtones. Nul ne s’aventure encore auprès de ces tribus « sauvages » aux croyances étranges. Seuls quelques courageux, parmi lesquels Adolf Dattan, osent aller à la rencontre des « hommes poissons ». Tribu sédentarisée, les nanaïs vivent en totale harmonie avec la nature dans les méandres du fleuve Amour. Ce peuple de pêcheurs ne prélève au fleuve que les besoins de sa subsistance. Le commerce est interdit, le contact avec le monde extérieur quasi-inexistant. Bercée de rites chamaniques, la tribu vénère les esprits, craignant autant leurs courroux que saluant leurs bienfaits et présages.

Le poisson ne fait pas que nourrir le peuple nanaï. La tribu tire son surnom d’un savoir-faire unique : le secret du tannage de la peau de poisson. Reconnaissables parmi tous, les nanaïs arborent fièrement ces longs manteaux aux couleurs chatoyantes, totalement imperméables, ornés de motifs aux vertus protectrices. L’esprit de la rivière, finement incrusté dans le dos du manteau par les doigts agiles des femmes chamanes, accompagne le pêcheur tel le bouclier du guerrier. Poissons, arbres de vie et motifs naturels aux courbes harmonieuses sont les symboles des croyances nanaïs qui inondent leurs vêtements autant que leur quotidien.

Dattan s’émerveille de leurs parures aux riches ornements. Lui qui a l’habitude de braver le froid sibérien admire d’autant plus ces longs manteaux qu’ils sont de véritables armures face à la rudesse des éléments. Mais le secret de leur confection est jalousement gardé par les membres de la tribu. Fruit d’un savoir-faire perfectionné au fil des ans, le travail du cuir de poisson est aussi et surtout une tâche de longue haleine. Les femmes passent de longs mois à travailler les peaux, les tanner et les teindre avec des pigments naturels. Chaque écaille est extraite de son orifice tout en préservant l’imperméabilité et la solidité de la peau. Prouesse technique quasi inégalée de nos jours, les nanaïs parviennent à rendre imputrescible le cuir de poisson, lui conférant une robustesse à l’épreuve du temps et des éléments. Vient ensuite le temps de l’assemblage et des ornements accompagnés des rituels chamaniques protecteurs. Chaque manteau est unique. Transmis en héritage, chaque famille peut y lire l’histoire de ses ancêtres retranscrits dans les motifs symboliques qui le parent.

Comment Dattan parvint à tisser des relations avec les nanaïs reste un mystère. Pour certains nanaïs, il fut peut-être le premier « homme blanc » qu’ils aient rencontré. Ce qu’on sait aujourd’hui, c’est que les rares exemplaires précieusement conservés dans quelques musées ethnographiques européens proviennent d’une donation de Dattan. Les traditions nanaïs et leur savoir-faire n’ont pas résisté aux outrages de la civilisation moderne. Comment Dattan s’est-il procuré ces quelques manteaux dont certains ne semblent avoir jamais été portés ? L’hypothèse d’une commande semble étrange à l’égard des mœurs de la tribu et source de multiples interrogations.

Quoiqu’il en soit, ces témoignages d’un passé disparu ont joué un rôle essentiel pour l’un des derniers nanaïs vivant aujourd’hui. Ils ont permis à Anatol Donkan, arraché à sa tribu de manière tragique dans les années 1970 de remonter le fil de ses origines. Il a réussi à recréer une méthode de tannage similaire à celle de ses ancêtres grâce aux collections laissées par Dattan. Il a ensuite retrouvé un de ses descendants dans un petit village du Périgord Noir…


VISITER L’ATELIER DE CUIR DE POISSON


Par Audrey Dangu
Photos © DR

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